« La nudité, dans notre culture, est inséparable d’une signature théologique. » Sinon, pourquoi des sociétés hors des grandes religions n’accordent pas du tout la même importance au vêtement. À la parure, oui, toujours. Mais pas au vêtement nécessairement. Référons-nous à certaines sociétés traditionnelles. Ou encore, de façon plus populaire, à la série “Rome”, qui décrit avec acuité une société d’avant le christianisme ou l’islam et qui n’a pas été contaminé par le judaïsme.
Revenons un instant à la Bible. Dans la Genèse, après le péché originel, Adam et Ève s’aperçoivent pour la première fois qu’ils étaient nus. » (Genèse 3, 7) « La perception de la nudité est liée à cet acte spirituel que l’Écriture sacrée définit comme “l’ouverture des yeux”. La nudité est quelque chose qu’on aperçoit, tandis que l’absence de vêtements passe inaperçue. » Avant, ce n’est pas qu’ils n’étaient pas nus, c’est que leur nudité était recouverte d’un vêtement de grâce, de lumière.
Adam et Ève se firent donc des habits dans des feuilles de figuier jusqu’à ce que Yahvé leur impose des habits de peaux. « Selon une ancienne tradition, déjà attestée chez saint Nilus, Théodoret de Cyr et Jérôme, les pelisses sont un symbole de mort; et c’est pourquoi après le baptême, on les dépose et les remplace par un vêtement de lin blanc. »
Et que découvre-t-on quand on découvre qu’on est nu? Rien d’autre que la nudité. Que la première connaissance soit privée de contenu peut en effet signifier qu’elle n’est pas connaissance de quelque chose, mais connaissance d’une pure connaissabilité; qu’en connaissant la nudité, on ne connaît pas un objet, mais seulement une possibilité de connaître.
Derrière les prétendus vêtements de grâce, il n’y a rien; or rien n’avoir derrière soi, être visibilité pure et présence : telle est la nudité. Et voir un corps nu signifie en percevoir la pure connaissabilité au-delà de tout secret, au-delà ou en deçà de ses prédicats objectifs.
La nudité humaine est ce qui reste quand on enlève son voile à la beauté.
Cette simple demeure de l’apparence dans l’absence de secret, la nudité qui, comme une voix blanche, ne signifie rien et nous transperce précisément pour cette raison.
Référence : Giorgio Agamben, Nudités, Bibliothèque Rivages, Paris (traduit de l’italien par Martin Rueff)