On reconnaîtra dans l’eau, dans la substance de l’eau, un type d’intimité. L’eau est aussi un type de destin, non plus seulement le vain destin des images fuyantes, le vain destin d’un rêve qui ne s’achève pas, mais un destin essentiel qui métamorphose sans cesse la substance de l’être.
On ne se baigne pas deux fois dans un même fleuve, parce que, déjà, dans sa profondeur, l’être humain a le destin de l’eau qui coule. L’eau est vraiment l’élément transitoire.
L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance d’écroule. La mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale.
La peine de l’eau est infinie.
Elle est mélancolie fait matière. Avec comme quintessence de la mort fleurie, la mort d’Ophélie dans Hamlet.
La Reine
Un saule croît qui penche au-dessus d’un ruisseau
Et mire dans les eaux ses feuilles argentées
C’est là qu’elle s’en vint sous de folles guirlandes,
Pâquerette, coucou, ortie et cette fleur
Qui dans le franc parler de nos bergers reçoit
Un nom grossier, mais que nos pudiques fillettes
Nomment patte de loup. Là, elle s’agrippait
En voulant accrocher aux branches retombantes
Sa couronne de fleurs, quand un méchant rameau
Casse et la précipite avec ses gais trophées
Dans le ruisseau pleurant. Sa robe se déploie
Et la soutient sur l’eau telle une sirène;
Elle chantonne alors des bribes de vieux airs,
Comme ne se rendant compte de sa détresse,
Ou comme un être qui se serait trouvé là
Dans son propre élément. Mais ce ne fut pas long.
Ses vêtements enfin, lourds de ce qu’ils ont bu,
Entraînent la pauvrette et son doux chant expire
En un vaseux trépas…
Laertes
Ah! tu n’as que trop d’eau, pauvre Ophélie! Aussi
Je m’interdis les pleurs. Mais on est ainsi fait;
La pudeur a beau dire : il faut que la nature
Suive son cours. Lorsque ces pleurs auront tair,
Ce qui est femme en moi se taira…
L’eau est l’élément de la mort jeune et belle, de la mort fleurie, de la mort sans orgueil ni vengeance, du suicide masochiste. Pleurer ses peines et se noyer dans ses larmes.
« L’eau pleure avec tout le monde. » (Lamartine)
L’eau est mélancolie en matière. L’eau est la matière du désespoir.
L’eau emporte au loin, l’eau passe comme les jours.
L’eau nous perd. Une perte de notre être dans la totale dispersion. L’eau dissout.
Référence : Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, Librairie José Corti, Paris, 1942.